Sur le fil, «Cécile
Cassard»
Autour du deuil difficile d'une jeune veuve,
manifeste poétique de Christophe Honoré.
Par Didier PERON
mercredi 10 juillet 2002 (Libération - 09:49)
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Ayant
à peu près totalement raté son passage cannois (dans la sélection Un certain
regard), le premier film de l'écrivain Christophe Honoré sort dans un
créneau estival difficile, comme l'an passé Trouble Every day de
Claire Denis, déjà avec Béatrice Dalle. La parenté des deux films va
d'ailleurs au-delà de ces considérations conjoncturelles. Identiquement
nimbés de ténèbres et de malédiction, couvant en leur sein on ne sait quel
mal vénéneux baudelairien qui menace à tout moment de vous éclabousser le
visage, formalistes et dégressifs, ils travaillent (et sont travaillés par)
le même désir de rompre avec toute psychologie, vraisemblance du lieu de
l'action, sociologie des causes et des effets pour nouer avec le spectateur
un pacte plus profond, une manière, forcément maniérée, de connivence des
affects. Un temps critique, Christophe Honoré s'était fendu en 1998, dans
les Cahiers du cinéma, d'un texte ouvertement politique où il
valorisait des cinéastes américains tels Lynch ou Ferrara pour stigmatiser
le manque d'ampleur stylistique de la plupart des films français. En
contre-exemple, il citait, avec une ferveur à l'époque bien solitaire,
Ceux qui m'aiment prendront le train de Chéreau. Ainsi, dès le début de
17 Fois Cécile Cassard, on est à la fois perdu et en territoire connu :
image floue d'un enfant rampant vers l'oeil de la caméra comme en souvenir
de l'introït du Sombre de Philippe Gandrieux, plan d'arbres le long
d'une route la nuit évoquant la course aveugle du générique de Lost
Highway ou encore, plus tard, tentative de noyade de Cécile Cassard tel
Matthew Modine dans le Black out de Ferrara, sans oublier l'hommage à
Demy (Lola chanté par Romain Duris), le film d'Honoré résume bien en
un précieux précipité alchimique quelques éléments les plus crépitants de la
cinéphilie des gens de son âge, nés dans les années 70. L'idée d'un film
mental sur le deuil difficile d'une jeune veuve devient ainsi une traversée
chaotique au milieu d'un ensemble de séquences lâchement liées entre elles,
d'une matière chromatique, sonore et sensorielle à chaque fois différente et
ultrachiadée. Les états psychiques du personnage (qui refuse de parler) se
traduisent par la posture du corps (effondrement, danse, déambulation ivre),
les modulations violentes de l'ombre et de la lumière, la sourdine de la
bande-son brutalement crevée par la musique au lance-flammes d'Alex Beaupain
(avec le groupe Lily Margot, pour une BO excellente).
Quand Honoré réussit à conjoindre tous les éléments, les séquences
peuvent être renversantes comme celle où Cécile Cassard ramène deux ados à
son hôtel, ou cette vision pasolinienne de Toulouse, où le mouvement des
ouvriers d'usine semble obéir à une complexe scénographie. La fin, titrée
Eden, Eden, Eden avec renaissance par la maternité, convainc nettement
moins.
Bien mieux qu'un film prometteur, 17 Fois... a valeur de manifeste
poétique et il force le respect. Christophe Honoré prépare actuellement une
adaptation d'un livre de Bataille l |
Le Monde
Trois fois l'aventure d'inventer une autre manière de filmer
Article publié le 10 Juillet 2002,
Par FRODON JEAN MICHEL
Dix-sept fois Cécile Cassard, de Christophe Honoré. L'actrice Béatrice Dalle au centre d'un film novateur et exigeant, qui décrit en de multiples fragments l'effondrement intérieur d'une femme . ON A LE DROIT d'aimer aller au cinéma pour retrouver ce qu'on a déjà aimé. On a le droit, aussi, d'aimer partir à l'aventure, à la rencontre d'un inconnu qui lui-même s'est lancé sur des chemins inexplorés. Avec Dix-sept fois Cécile Cassard, le débutant Christophe Honoré a pris non pas le risque d'une aventure, mais de trois fois l'aventure du cinéma. La première aventure est narrative. |
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